Auteur : Dorothée MULLER (étudiante en M1 Théologie)

Nous voulons nous intéresser à la traduction d’un verset du Cantique des cantiques (Ct 1,5) qui contient différentes interprétations possibles. En effet, notre verset peut soit commencer par « Je suis noire et belle » pour les uns ou « Je suis noire mais belle » pour d’autres, sous différentes variantes utilisant toujours l’opposition. 

Une traduction littérale du verset serait : « Je suis noire et belle (littéralement, « Noire moi et belle » le verbe être n’existant pas en hébreu et étant sous-entendu), filles de Jérusalem comme les tentes de Qédar, comme les rideaux de Salomon ». 

L’ambiguïté du verset repose essentiellement sur le sens de la particule waw en hébreu, préfixée directement au mot qu’elle précède. Un sens extrêmement polysémique, le dictionnaire KBL en donne trente entrées différentes. La particule traduit souvent la coordination (« et »), mais peut également avoir une valeur adversative (« mais ») et, comme le note Claire Placial, c’est souvent par cette dernière que les traductions ont rendues l’expression (« je suis noire, mais belle ») marquant par là une opposition entre la noirceur et la beauté. C’est l’interprétation que retiennent nombre de commentateurs et en particulier, récemment, G. Barbiero. Il appuie son interprétation sur le parallélisme avec le stique suivant en associant la noirceur aux tentes de Qédar et la blancheur aux rideaux de Salomon. Mais les tentes de Qédar et les rideaux de Salomon s’opposent-ils en ces termes ?

 

Si la beauté des rideaux de Salomon ne fait aucun doute, la comparaison avec les tentes de Qédar a généralement été perçue négativement. André Chouraqui i nous informe qu’il s’agit d’une tribu arabe ayant des tentes aux couleurs sombres et qu’elles symbolisent le nomadisme de l’exil. Nous nous souvenons aussi de Gn 25,12 qui nous dit :

« Voici, la famille d’Ismaël fils d’Abraham, celui que donna à Abraham Hagar, l’Egyptienne servante de Sara. Voici les noms des fils d’Ismaël, leurs noms selon leurs familles : Nebayoth l’aîné d’Ismaël, Qédar […] Ce sont eux les fils d’Ismaël, et tels sont leurs noms ; établis en douars et campements, ils avaient douze chefs pour autant de groupes. ».

Pour Chouraqui, « Je suis noire » trouve sa comparaison uniquement dans le groupe « comme les tentes de Qédar » (et non dans toute la proposition). Les tentes de Qédar sont la couleur de la nuit, de l’exil et de la souffrance. Chouraqui, en citant plusieurs exégètes (comme Dom Calmet, Joüon ou Rachi) nous explique que cette noirceur signifie forcément quelque chose en lien avec un passé sombre (sortie d’Egypte, actes personnels de l’amante etc.) mais qu’au-delà de cette noirceur « l’amante constate sa beauté qui prend une valeur absolue au contact du baiser du roi » et qui efface, pourrait-on dire, la négation de sa noirceur. Chose qui se traduit alors non plus par une opposition entre la noirceur et sa beauté mais comme un surenchérissement, comme un « oui, avec tout cela je suis belle » d’où le choix de traduction « Je suis noire et belle ».

En ce qui nous concerne, nous sommes d’accord avec le fait que les tentes de Qédar symbolisent les tentes noires d’une tribu arabe (cf. Gn 25,12) mais nous aimons à penser qu’il s’agit également d’une certaine beauté. Il est vrai que nous pouvons très bien lire notre verset en unissant « Je suis noire » avec « comme les tentes de Qédar » puis « et belle » avec « comme les rideaux de Salomon » mais nous préférons garder l’ensemble de la proposition afin que non seulement les rideaux de Salomon soient beaux mais aussi les tentes de Qédar, pour y voir finalement une noirceur qui ne peut être que synonyme de beauté. La proposition n’étant pas chiastique, il nous est permis de la penser ainsi. 

En réalité, nous pouvons être assez d’accord avec l’hypothèse d’un passé sombre se trouvant dans les « tentes de Qédar » mais nous préférons faire de ce passé non pas quelque chose qui nous rappelle un moment douloureux de l’histoire (de l’amante ou d’Israël) mais la joie d’une conversion. Dès le début nous avons voulu rappeler la généalogie d’Ismaël, fils d’Abraham en Gn 25,12, car il nous est important de nous souvenir en premier lieu que Dieu a béni Ismaël et sa descendance :

« Pour Ismaël, je t’exauce. Vois, je le bénis, je le rends fécond, prolifique à l’extrême ; il engendrera douze princes et je ferai sortir de lui une grande nation » (Gn 17,20).

Communément, nous savons que bénir signifie « dire du bien » mais dans l’Ancien Testament, la bénédiction est bien plus que cela, elle est le don de la vie, le bonheur et la paix. Dieu béni Ismaël et sa parole n’est que fidélité, à jamais la paix est souhaitée à Ismaël. 

Malheureusement, plus tard, Qédar reniera l’alliance fraternelle qu’il y avait entre elle et Israël en se mettant au service des envahisseurs (1 Roi 5,26 nous parle de ce genre de pacte, comme étant un contrat économique fait entre deux monarques (cf. note TOB)). Mais le Seigneur a béni Ismaël ainsi que sa descendance et le Seigneur dans sa grande gloire, lors de la « justice-salut » convoquera à nouveau, par l’entremise de Jérusalem, toutes les Nations dont Qédar (Es 60,7). La fidélité de Dieu, ses paroles de bénédiction prononcées en faveur d’Ismaël et de ses fils sont respectées. 

« Chantez pour le Seigneur un chant nouveau, chantez sa louange, depuis l’extrémité de la terre […]. Qu’élèvent la voix, le désert et ses villes, les villages où habite Qédar, que les habitants du roc poussent des acclamations » (Es 42,10-11).

Qédar prendra part au chant nouveau que toutes les Nations acclameront à leur Seigneur. Les notes de la TOB nous renseignent que le retour d’Exil a fait « découvrir l’ampleur de ce salut, destiné non seulement à Israël mais aussi à toutes les nations » et justement, là où Chouraqui voit dans « les tentes de Qédar » le nomadisme de l’exil opposé aux tentures du palais de Salomon, signe d’héritage et de stabilité, nous voyons la beauté du retour d’exil des Nations. Des Nations qui ont tourné le dos à Israël mais convertissent leur cœur, et qui, dans un chant nouveau acclament leur Dieu

Ainsi, « Je suis noire et belle filles de Jérusalem comme les tentes de Qédar, comme les rideaux de Salomon » ne peut, selon nous, pas se traduire par une opposition. L’amante prend à témoin les filles de Jérusalem pour réaffirmer son identité avec son histoire passée certes sombre, mais baignée dans la beauté d’une conversion, où l’on se retrouve à nouveau belle, sans tâche pour son amant. 

Pour finir notre propos, nous voulons penser que l’utilisation des comparatifs dans le Cantique des cantiques a pour vocation de sublimer la beauté des amants. En effet, le chant articule sans cesse la beauté physique et les merveilles de la Création. Le cadre du Cantique des cantiques est la nature belle « et bonne » (Gn 1), la Création de Dieu dans laquelle se meuvent nos deux amants. « Que tu es belle ! Tes yeux sont des colombes » (Ct 4,1), « Comme un ruban écarlate sont tes lèvres » (Ct 4,3) « Ta chevelure est comme un troupeau de chèvres dégringolant du Galaad » (Ct 6,5), « Tes dents sont comme un troupeau de brebis qui remontent du lavoir » (Ct 6,6), « Comme la tranche d’une grenade est ta tempe à travers ton voile », (Ct 6,7) « Ta stature que voici est comparable à un palmier, et tes seins à des grappes » (Ct 7,8) ii, « Je suis noir et belle (…) comme les tentes de Qédar » (Ct 1,5). L’aspect physique de l’amante est comparé à l’éclat de la Création et son teint noirci par le soleil n’est qu’une autre façon de souligner sa beauté. C’est pour ces raisons qu’il nous paraissait logique de ne pas traduire ce début de verset par une opposition puisque la suite nous présente deux comparaisons, celle des tentes de Qédar et celle des rideaux de Salomon. 

 

Ainsi, comme nous le rappelle Claire Placial, les représentations de la beauté liée à la blancheur et la laideur à la noirceur est un héritage de l’Occident chrétien, mais le contexte socio-historique n’est pas le même que pour le Cantique des cantiques. O. Keel iii nous explique que la beauté noire de Qédar raisonne comme quelque chose de mystérieusement différent, une beauté qui attire parce qu’elle n’est « pas comme les autres », comme l’indique le titre qu’il donne à son propos. C’est aussi pour souligner cette mystérieuse appartenance à « l’ailleurs », au « différent » que certaines déesses sont représentées avec la peau noire comme Ahmès Nefertari et ce, non pas à cause de leurs origines mais parce que la peau noire symbolise leur « appartenance au domaine de l’ailleurs, du divin ».